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Elle, hors de lui
Critique


Le mardi à Monoprix Théâtre Sorano


Elle, hors de lui


Publié le 21 Novembre 2010


Il aura fallu un temps perceptible à Jean-Claude Dreyfus, samedi soir sur la scène du Théâtre Sorano, pour s'extraire des profondeurs de son personnage en rattiffant sa pauvre robe rouge. Un temps pour répondre aux applaudissements nourris du public, lui dire en quelques mots son trac et son plaisir à jouer sur ce plateau, lui qui en fut un habitué au temps où Jacques Rosner assurait la direction du lieu – c'était en 1988, au temps de L'étrange intermède d'Eugene O'Neill, vingt-deux ans déjà... Mais pas une seconde entre le noir final et le tonnerre des mains battant pour dire le plaisir pris à, l'émotion reçue de ce Mardi à Monoprix, et ils sont nombreux à regretter que le beau texte d'Emmanuel Darley mis en scène par Michel Didym n'ait connu à Toulouse qu'une seule représentation.

"Il dit : tu fais encore ta petite bonne femme ?"
On ne sait trop quel est ce lieu, cet hémicycle fait d'un double rideau de fils nacrés, enceignant une estrade ronde aux marches basses, à son sommet un coussin blanc comme suspendu. Un écrin impersonnel et douillet, à l'élégance passée de mode et entachée d'un soupçon d'ostentation. Une prison ouverte, une alcôve, une salle du trône. Un paradis ambigu.
Elle entre dans des grincements de crin, modeste, coquette et impériale : Marie-Pierre, imposant à l'oeil la masse de sa féminité vieillissante aux dehors usurpés, sa certitude d'être enfin soi malgré les ébréchures. Pourtant elle souffre, Marie-Pierre, des regards qui la dévisagent, chacun de ces mardis où elle vient s'occuper de son père, André, muré depuis que Maman est allée. Lessive. Ménage. Rangement. Et à chaque instant les remarques, les bougonnements, les coups de gueule ; l'incompréhension de celui qui ne trouve que Marie-Pierre là où vivait naguère Jean-Pierre. "Quels mots dire pour faire comme si de rien ? Alors il fait comme si, même si."
Elle se souvient, Marie-Pierre. De quand Jean-Pierre était petit. De son désir de ménage, de cuisine. De ce jour, bien plus tard, "quand telle quelle pour la première fois je suis entrée." Elle n'oublie aucun des regards qui la scrutent ou la fuient quand ils vont faire les courses à Monoprix, tous les deux, avec le caddie écossais à trois roues de chaque côté. Aucun des murmures qui naissent derrière elle. Aucun des "il", des "elle", des "infâme". Une femme, oui. Comme celle, élégante, qu'ils rencontrèrent un jour après Monoprix, qu'André semblait bien connaître, qui l'aborda sans façons d'un "alors vous êtes Marie-Pierre ? la fille d'André ?" tandis qu'André penchait la tête pour ne pas admettre que.
Mais cette fois c'est la dernière. Plus de mardi. Plus de Monoprix. Seulement le sang qui s'écoule, la vie avec lui. Coups de couteau, dans la nuit du lundi. Un client, après que. Alors que. Noir.

"Elle dit : à bientôt, Marie-Pierre"
Voici un travail comme on en voit peu, dont chacun des éléments s'accorde si justement aux autres qu'on imagine mal comment il pourrait être réalisé autrement. Il y a d'abord le beau, très beau texte d'Emmanuel Darley, aussi dépourvu de pathos ou de caricature qu'il est lourd d'émotions, de tonalités changeantes, traversé de petits riens qui disent tout d'un mot ou moins. Rien de moins simple, pourtant, que cette langue apparemment banale dont les phrases se révèlent tronquées, sens dessus dessous, récurrentes d'incises éparpillées au long de ce monologue à deux voix. Il y a là quelque chose d'un Lagarce, quoique en plus étiré, plus soucieux de dire l'humain que de jouer avec le sens. Une simplicité trompeuse, sa richesse construite par touches minuscules. Un délice.
Il y a tout autant la belle scénographie d'Olivier Irthum, immuable et qui ne cesse de révéler des lieux dans les lieux. On s'en inquiète pourtant un peu, au début, pour son côté cosy et un peu "cage aux folles", aussi discret soit-il – ah non, pas encore... Elle se mue peu à peu en un écran imaginaire où se projettent, évanescentes, les scènes dites ; en néant nébuleux où le corps semble flotter, en suspension dans le rien ; en supermarché, rue, café, boudoir de reine ; ne révèle qu'à la fin sa nature d'au-delà, de limbes. Les lumières en bande horizontale accompagnent ces dévoilements successifs autant qu'elles semblent répondre aux états d'âme et de coeur du personnage de Marie-Pierre – comme le fait encore la contrebasse d'un Philippe Thibault dont le costume immaculé est aussi bien celui d'un prince ambigu de la nuit que d'un ange musicien rendu à la modernité.
Il y a enfin Jean-Claude Dreyfus. Lui-même, indécrottablement, tel que l'ont imposé cabaret, cinéma, théâtre, télévision, avec sa trogne au menton massif, aux paupières lourdes, l'évidence toute charnelle de sa présence. Avec des gestes, des mimiques, un phrasé qui n'appartiennent qu'à lui. Mais dans toute cette dreyfuserie, pas une trace de ce côté hénaurme qu'on lui associe si aisément mais au contraire une délicatesse, une qualité de nuances, une vérité qui dépasse celle du jeu de scène pour ne rendre que l'humain. Il ne se prive pourtant pas de donner de la voix pour rendre celle du père, de jouer les coquettes avec gourmandise, de faire lever le rire – un peu, pas trop longtemps – d'un regard ou d'un geste ; apaisements nécessaires tant la douleur, les regrets, le désir furieux et déçu d'être acceptée s'imposent implacablement, contenus à grand peine par la certitude et la fierté d'avoir su devenir elle, hors de lui. Pour tout le reste un dessin de traits courts, légers et assurés, des banalités grandioses, des afféteries si exactes qu'elles en deviennent naturelles.
Disons-le : Dreyfus est belle comme est belle Marie-Pierre, non d'une grâce physique mais de vérité humaine. Et l'on s'incline devant cette beauté. ||
Jacques-Olivier Badia


Auteur Jacques-Olivier Badia
Date nov 2010
Lien www.lecloudanslaplanche.com/critique-593-le.mardi.a.monoprix-elle.hors.de.lui.html

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